Pour ceux et celles travaillant avec une clientèle plus aisée, cela crée un terrain d’intervention riche, mais aussi exigeant, où la fine compréhension des différentes façons d’utiliser les contrats d’assurance vie — qu’il s’agisse de polices nouvelles ou existantes, détenues personnellement ou par une société — devient essentielle pour conseiller adéquatement les donateurs et donatrices tout en respectant les meilleures pratiques et le cadre réglementaire.
Dans cette perspective, le présent article vise à outiller les planificateurs financiers et planificatrices financières (Pl. Fin.) qui accompagnent leur clientèle désireuse d’intégrer la philanthropie à leur plan global de gestion de patrimoine. Nous y présenterons les principales façons d’utiliser l’assurance vie dans un contexte de don de bienfaisance en mettant l’accent sur leurs incidences fiscales et successorales, tant de leur vivant qu’au décès. Nous proposerons également quelques repères pratiques propres aux dons d’assurance vie.
Avant d’aborder le vif du sujet, il faut préciser que cet article n’a pas pour objectif de faire l’apologie de l’assurance vie en tant que stratégie de donation. Elle s’inscrit plutôt aux côtés d’autres stratégies reconnues, telles que le don de titres cotés en bourse, et son utilisation doit être analysée en complémentarité avec les autres approches de planification.
Contexte fiscal des dons de bienfaisance
En premier lieu, pour être admissible, un don de bienfaisance doit correspondre à un transfert volontaire de biens, sans contrepartie, en faveur d’une ou d’un donataire reconnu (généralement un organisme de bienfaisance enregistré). Le don peut prendre plusieurs formes et inclure pratiquement tout type de biens, notamment l’argent liquide, les REER et les FERR, l’immobilier, une œuvre d’art et, sous certaines conditions, une police d’assurance vie. L’optimisation fiscale d’un don requiert généralement une planification minutieuse afin de bénéficier au maximum des allègements fiscaux disponibles. Toutefois, un don demeure un acte d’appauvrissement, bien qu’il soit légitime de rechercher la meilleure option permettant de limiter son impact sur son patrimoine. Il fut une époque pas si lointaine où certains et certaines stratèges promettaient de faire rimer générosité et enrichissement, jusqu’à ce que la réalité fiscale devienne moins indulgente que leurs beaux discours1.
Avant d’explorer les particularités de notre sujet principal, commençons par un survol des règles fiscales relatives aux dons de bienfaisance au Québec, en faisant une distinction lorsque le donateur ou la donatrice est un particulier ou une société. Ce petit rappel des allègements et des limitations applicables à de tels dons permettra une meilleure comparaison des différentes structures de don impliquant une assurance vie.
1 Le fil conducteur de ces approches était l’obtention par le ou la contribuable d’un reçu de bienfaisance bien plus élevé que sa mise de fonds réelle avec l’idée séduisante de transformer un geste philanthropique en machine à rendement fiscal. Les vérifications systématiques de l’ARC et les lourdes pénalités appliquées ont fini par refroidir l’enthousiasme des grands et grandes stratèges du « don rentable ».
Don par un particulier
Les particuliers bénéficient de crédits d’impôt non remboursables au fédéral et au Québec, calculés en fonction du montant total des dons annuels, avec un taux plus élevé pour la portion qui excède 200 $. En règle générale, les dons annuels sont assujettis à un plafond exprimé en pourcentage du revenu net2, bien que le Québec se distingue par une grande latitude pour les dons effectués du vivant et que certaines catégories de dons (année du décès, biens culturels, dons écologiques) bénéficient de règles plus souples. Dans les tranches de revenu supérieures, l’économie d’impôt combinée (fédéral‑Québec) sur chaque dollar donné peut avoisiner 50 %3, ce qui contribue à rendre particulièrement attrayant le don planifié comme outil de planification fiscale et successorale. Par ailleurs, la portion inutilisée ou excédentaire d’un don au cours d’une année peut faire l’objet d’un report prospectif sur les cinq années suivantes. Quant aux dons effectués l’année du décès ou par le liquidateur ou la liquidatrice de la succession4, ils peuvent également faire l’objet d’un report rétrospectif jusqu’à l’année précédent celle du décès.
Don par une société
De leur côté, les sociétés par actions bénéficient plutôt de déductions fiscales appliquées à l’encontre de leurs revenus. Par conséquent, l’économie d’impôt qui en résultera dépendra du type de revenus (revenu d’entreprise, revenu de placements ou de dividendes) contre lesquels sera déduit la valeur du don et du niveau d’imposition de ce revenu5. De plus, la limite annuelle des dons admissibles ainsi que leur report prospectif jusqu’à 5 ans s’appliquent également à de telles sociétés.
2 Le législateur fédéral limite les dons admissibles au crédit d’impôt à 75 % du revenu net de l’année et à 100 % l’année du décès et l’année précédente.
3 Le taux combiné variera entre 48,22 % et 53,31 % selon le niveau de revenu imposable de la ou du particulier donateur.
4 Tant qu’elle se qualifie de succession assujettie à l’imposition à taux progressifs (SAITP), soit normalement au cours de ses 36 premiers mois d’existence.
5 Par exemple, le revenu d’entreprise exploitée activement (REEA) bénéficiant de la déduction pour petite entreprise sera imposé à un taux combiné de 12,2 % (au Québec) comparativement à un taux de 26,5 % pour la portion excédant le plafond des affaires (généralement établi à 500 000 $).
Dons impliquant une police d’assurance vie
Les stratégies de don faisant appel à une police d’assurance vie occupent une place de plus en plus grande dans la sphère de la philanthropie québécoise. Elles permettent souvent de transformer un effort d’épargne raisonnable en legs caritatif significatif, grâce à l’effet multiplicateur propre au capital assuré garanti et au traitement fiscal avantageux applicable aux dons de bienfaisance. Qu’il s’agisse de céder une police existante à un organisme, d’en désigner ce dernier comme bénéficiaire ou d’utiliser l’assurance vie pour remplacer un actif donné, ces approches offrent aux donateurs et donatrices la possibilité de concilier leurs objectifs philanthropiques, fiscaux et successoraux dans une même stratégie intégrée. Dans les prochaines lignes, nous examinerons les principales configurations possibles et leurs implications fiscales.
Police détenue par le donateur ou la donatrice
Dans la structure classique où la police est détenue par le donateur ou la donatrice, il ou elle demeure titulaire du contrat et en conserve le plein contrôle, tandis que l’organisme de bienfaisance est simplement désigné comme bénéficiaire — directement dans la police ou par testament — pour recevoir l’éventuelle prestation au décès. Ce montage ne génère aucun reçu fiscal du vivant de la personne assurée puisque dans cette situation les primes payées ne sont pas considérées comme des dons. Ce sera la succession qui, au décès, recevra le reçu correspondant à la pleine prestation de décès qui pourra être utilisé par le liquidateur ou la liquidatrice pour réduire la charge fiscale générée par le décès. Cette structure permet de préserver toute la flexibilité dans la planification du don en permettant notamment de changer d’organisme bénéficiaire si les priorités philanthropiques évoluent dans le futur.
Par ailleurs, il existe une croyance populaire qu’une désignation de bénéficiaire à titre irrévocable en faveur de l’organisme permette au ou à la titulaire d’obtenir des crédits d’impôt sur les primes payées. Ce n’est malencontreusement pas la réalité puisqu’aucun droit sur la police ne doit être accordé au donateur ou à la donatrice afin de réclamer tout avantage fiscal de son vivant.
Police détenue par l’organisme de bienfaisance
Dans la structure où l’organisme de bienfaisance est titulaire d’une nouvelle police souscrite par le donateur ou la donatrice, ce dernier ou cette dernière fait émettre la police sur sa tête, mais cède rapidement la propriété à l’organisme qui devient à la fois titulaire et bénéficiaire de la couverture. Le donateur ou la donatrice s’engage ensuite à financer les primes (soit par des dons en espèces, soit en payant directement les primes au nom de l’organisme) et reçoit annuellement un reçu officiel de charité pour le montant versé. Au décès, la prestation est versée directement à l’organisme sans autre avantage fiscal pour le donateur ou la donatrice ou pour sa succession. Ce don irrévocable sécurise le legs au profit de l’organisme et lui procure tous les avantages reliés à la détention.
Cession d’un contrat existant
Dans le scénario impliquant le transfert en faveur de l’organisme d’une police émise antérieurement, le donateur ou la donatrice reçoit généralement un reçu fiscal égal à la juste valeur marchande (JVM) de cette police6. Cette valeur pourrait être limitée par la règle du moindre de la JVM et du coût de base rajusté (CBR) lorsque le contrat est relativement récent ou acquis en vue du don7. De plus, le transfert de la police peut déclencher un revenu imposable si la valeur de rachat excède son coût de base rajusté à ce moment. Par la suite, si le donateur ou la donatrice continue de payer les primes, ces montants donnent lieu à des reçus d’impôt annuels.
Par ailleurs, je tiens à souligner que la cession d’un tel contrat peut représenter un avantage substantiel compte tenu du fait que le gain sur police imposable, le cas échéant, sera établi en fonction de la valeur de rachat, alors que les crédits d’impôt s’appliqueront potentiellement sur la pleine valeur marchande de cette police. Par conséquent, il pourrait être judicieux de considérer les avantages d’un tel don lorsqu’il est envisagé d’abandonner un vieux contrat.
Détention via une société privée
Lorsqu’une police d’assurance vie est détenue par une société dans un tel contexte, la structure habituelle consiste à maintenir la société comme titulaire et bénéficiaire de la police. Au décès de l’actionnaire assuré, la société encaisse sans impôt la prestation d’assurance et porte un crédit8 à son compte de dividendes en capital (CDC). Par la suite, la société pourra verser un dividende en capital en franchise d’impôt en faveur de la succession de l’actionnaire permettant de fournir les liquidités nécessaires au liquidateur ou à la liquidatrice pour effectuer le don selon les dispositions testamentaires. Cette approche vise à optimiser les avantages reliés aux généreux crédits d’impôt et à la plus grande souplesse offerte aux dons effectués par une SAITP9.
Par ailleurs, une alternative à la stratégie corporative propose de donner une partie des actions de la société directement à l’organisme de bienfaisance et de procéder à leur rachat à l’aide du produit de l’assurance. Puisque le ou la donataire enregistré est normalement exonéré d’impôt, le crédit au CDC est conservé par la société et son bénéfice pourra alors être dirigé vers la succession et ses héritiers. Cette planification plus sophistiquée exige cependant l’implication de professionnels expérimentés afin d’en évaluer les enjeux particuliers.
6 Dans ce scénario, une évaluation actuarielle indépendante est requise de la part et au frais du donateur ou de la donatrice.
7 Cette règle anti‑planification figure au paragraphe 248 (35) LIR et s’applique si le transfert de la police survient dans les 3 ans suivant sa souscription ou son acquisition, ou dans les 10 ans lorsqu’il est raisonnable de conclure que l’une des principales raisons était d’en faire don à un organisme de bienfaisance.
8 La portion créditée correspond à l’excédent du capital-décès sur le coût de base rajusté (CBR) de la police à ce moment.
9 La notion de succession assujettie à l’imposition à taux progressifs (SAITP) est définie au paragraphe 248 (1) de la Loi de l’impôt sur le revenu (LIR) et est entrée en vigueur à compter de l’année 2016.
La tarification financière en contexte de don
Sur le plan de la tarification, la souscription d’une assurance vie destinée à un don de bienfaisance impose à l’assureur un examen financier particulièrement rigoureux. Avant d’émettre le contrat, celui‑ci doit vérifier non seulement l’admissibilité médicale, mais aussi la capacité réelle du donateur ou de la donatrice à assumer des primes souvent concentrées sur une courte période, sans compromettre la sécurité financière de sa famille ni ses autres objectifs successoraux. La sélection des risques passe donc par une analyse détaillée de son budget philanthropique, de ses autres besoins d’assurance, de la cohérence du montant assuré avec son patrimoine global et de l’existence d’un lien authentique avec l’organisme. Dans cette optique, la tarification financière devient un outil de gouvernance : elle protège le donateur ou la donatrice et l’organisme, sécurise la qualité du portefeuille de l’assureur et contribue à préserver la légitimité de l’usage de l’assurance vie en philanthropie.
L’adoption de bonnes pratiques
Lors de la mise en place d’un don planifié à l’aide d’une assurance vie, les Pl. Fin. impliqués devraient adopter une démarche structurée qui concilie la conformité réglementaire, la rigueur financière et une ambition philanthropique véritable. Concrètement, il importe de documenter un lien crédible entre le client ou la cliente et l’organisme de bienfaisance (antécédents de dons, engagement bénévole, expérience personnelle avec la cause) afin de distinguer cet élan de générosité aux situations assimilables au commerce de polices potentiellement problématiques auprès des autorités provinciales. Parallèlement, une collecte complète d’informations financières et successorales est incontournable pour vérifier que le don envisagé ne fragilise ni la sécurité financière du client ou de la cliente et de sa famille ni la mise en œuvre de son plan successoral. Sur le plan technique, il est prudent de favoriser un contrat permanent dont la structure de primes et la durée de financement correspondent à la capacité de contribution du donateur ou de la donatrice et aux attentes de l’organisme.
Finalement, les meilleures pratiques exigent la divulgation proactive de tout conflit d’intérêts, l’absence de toute rémunération provenant de l’organisme ou d’un tiers, ainsi qu’un engagement de suivi périodique avec le titulaire de la police et, au besoin, avec l’organisme, afin d’assurer la pérennité et la crédibilité de la stratégie de don d’assurance vie au fil du temps. Lorsque la JVM d’une police existante doit être établie, des évaluatrices ou évaluateurs indépendants devraient être recommandés sans que le conseiller ou la conseillère en assume le coût.
Conclusion
En définitive, l’assurance vie bien structurée et combinée à d’autres stratégies de don peut permettre aux donateurs et donatrices de concrétiser leurs projets philanthropiques tout en protégeant leur sécurité financière et celle de leurs proches. Dans une approche prudente et consciencieuse, il appartient à chaque Pl. Fin. de poser les bonnes questions, de s’entourer des bons professionnels et d’agir avec rigueur pour que chaque don soit fait... avec assurance!
Sommaire comparatif des configurations possibles pour les dons impliquant une assurance vie.
| Structures | Montant et moment du reçu fiscal |
Avantages |
| Désignation de bénéficiaire en faveur de l’organisme | Le reçu sera émis uniquement au décès pour la prestation versée à l’organisme. | Réduction significative de la charge fiscale due par le décès. |
| Don d’une nouvelle police | Des reçus annuels sont émis pour les primes payées. | Bénéfice fiscal du vivant du donateur ou de la donatrice. |
| Cession d’un contrat existant | Un reçu initial est émis pour la JVM de la police et des reçus annuels pour les primes payées par la suite. | Bénéfice fiscal sur la pleine valeur du contrat sans augmenter le gain sur police. |
| Détention par une société privée | Habituellement, la succession recevra le reçu pour la prestation versée à l’organisme. | Optimisation potentielle des bénéfices fiscaux par l’utilisation du CDC. |
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