La règle de décaissement simpliste

Dany Provost

B. Sc. Act., D. Fisc., CFA, Pl. Fin.

Directeur planification financière et optimisation fiscale

SFL Expertise

La règle de décaissement simpliste

Depuis quelque temps, on observe un regain d’intérêt marqué pour les stratégies de décaissement fondées sur un pourcentage fixe du portefeuille, particulièrement la règle du 4 %. Longtemps remise en question dans un contexte de taux d’intérêt très bas, cette approche revient aujourd’hui dans les discussions, tant dans les milieux académiques que dans les institutions financières.

Ce renouveau reflète l’évolution des conditions économiques, la normalisation des taux obligataires et le besoin croissant de simplicité dans la planification de retraite. Pour comprendre cette résurgence, il faut d’abord revenir à l’origine de cette règle, examiner l’évolution des recherches depuis 1994 et passer en revue les principales approches modernes qui en découlent, avant d’appliquer une formule générale dans un contexte de rendement linéaire.

Origine

La règle du 4 % est apparue en 1994, dans un article d’un planificateur financier américain du nom de William Bengen, publié dans le Journal of Financial Planning. Son étude, intitulée Determining Withdrawal Rates Using Historical Data, analysait les rendements historiques américains de 1926 à 1992, incluant les périodes les plus difficiles du XXe siècle : Grande Dépression, chocs inflationnistes des années 1970, conflits géopolitiques, récessions et reprises. À partir de ces données, Bengen a montré qu’un retrait correspondant à 4 % de la valeur du portefeuille initial, ajusté annuellement pour l’inflation, permettait de soutenir un horizon de décaissement de 30 ans dans la grande majorité des scénarios, même les plus défavorables. Ce résultat a donné naissance au concept de « taux de retrait sécuritaire » ou safe withdrawal rate, désormais central dans la littérature sur la planification de retraite.

Voilà pour la petite histoire.

Adaptations

Cette règle du 4 % a toutefois été fragilisée par un contexte économique inhabituel : taux directeurs extrêmement bas, rendements obligataires réels proches de zéro, courbes de taux aplaties et incertitudes sur la croissance future. Plusieurs chercheuses, chercheurs et des analystes de Morningstar ont alors proposé des taux de retrait plus prudents, souvent situés entre 3 % et 3,5 % pour un horizon de 30 ans. Dans cet environnement, la règle du 4 % semblait trop généreuse, surtout pour les retraitées et retraités fortement exposés au risque de séquence des rendements.

Cependant, depuis 2022, le contexte a changé. La remontée des taux d’intérêt, le contrôle progressif de l’inflation et la réévaluation à la hausse des rendements obligataires attendus modifient les paramètres de la planification de retraite. Un portefeuille équilibré bénéficie désormais d’une base de revenu fixe plus intéressante, car les obligations gouvernementales et corporatives offrent des rendements supérieurs à ceux qui prévalaient avant la pandémie.

Malgré cela, la règle du 4 % n’est plus appliquée aujourd’hui comme elle l’était en 1994. Elle est intégrée dans un cadre plus large permettant d’ajuster les retraits en fonction des marchés et des conditions économiques. Les approches modernes peuvent être regroupées en quatre grandes familles.

La première est celle issue des mises à jour de la Trinity Study, une étude publiée initialement en 1998 par trois professeurs de l’université Trinity au Texas. Leurs travaux, qui élargissent l’approche initiale à plusieurs combinaisons d’actions et de titres à revenu fixe, confirment que des taux de retrait entre 3,5 % et 4,5 % demeurent viables selon la composition du portefeuille. Ils montrent aussi que des retraits supérieurs peuvent être soutenables dans des portefeuilles comportant une part élevée d’actions, tant que des ajustements raisonnables sont effectués en période de marché défavorable.

La deuxième approche moderne est celle des modèles avec balises, souvent appelés modèles Guyton-Klinger. Développés en 2006, ces modèles consistent à déterminer un taux de retrait initial et à l’ajuster en fonction de certains critères. Les balises supérieures et inférieures permettent d’augmenter les retraits lorsque les marchés sont favorables et de les réduire dans le cas contraire. On prétend que cette approche constitue un compromis efficace entre discipline mathématique et flexibilité dans le temps.

La troisième approche consiste en des stratégies à pourcentage variable du solde courant. Contrairement à la règle traditionnelle, où le montant retiré est fixé en dollars réels, ces modèles proposent de retirer chaque année un pourcentage constant du portefeuille, par exemple 4 % ou 4,5 % de sa valeur courante. L’avantage principal est qu’ils éliminent pratiquement le risque de ruine puisque le retrait s’ajuste automatiquement à la performance du portefeuille. Le principal inconvénient est l’instabilité des revenus, qui peuvent varier fortement d’une année à l’autre. Pour compenser cette volatilité, certaines variantes adoptent des moyennes mobiles sur plusieurs années ou imposent des plafonds et des planchers de variation annuelle.

Enfin, une quatrième catégorie de modèles consiste en des approches où le taux de retrait est ajusté selon l’environnement économique. Ces méthodes tiennent compte de variables telles que les taux d’intérêt réels, les valorisations boursières (notamment le ratio cours/bénéfices ajusté au cycle), les prévisions macroéconomiques ou les indices d’inflation. Des chercheuses et des chercheurs ont démontré que ces approches dynamiques permettent parfois d’améliorer la durabilité du portefeuille tout en offrant une flexibilité mesurée. L’idée centrale est d’augmenter le taux de retrait lorsque les conditions économiques sont favorables (taux élevés, valorisations faibles) et de le réduire lorsqu’elles sont moins porteuses. Cette méthode, bien qu’un peu plus complexe à mettre en œuvre, offre un équilibre entre prudence et adaptabilité.

On constate donc, avec ce panorama de méthodes, que la règle du 4 % n’est plus appliquée aussi simplement qu’à ses débuts. Malgré ses améliorations, on ne peut toutefois pas conclure qu’elle devrait remplacer un décaissement davantage axé sur les besoins réels. En effet, peu importe la variante retenue, plusieurs limites persistent, que ce soit en raison de la rigidité d’un montant initialement fixé ou de la baisse de revenu nécessaire pour absorber les chocs d’un marché baissier.

On peut alors se demander pourquoi ces méthodes suscitent autant d’intérêt. Des ajustements dynamiques, parfois complexes, doivent être effectués afin de conserver une approche « à pourcentage ». Autrement dit, pour donner une apparence de simplicité, on doit faire des contorsions.

Pour éviter ces acrobaties, on pourrait simplement utiliser une approche de type bucket approach (approche « des compartiments »), qui met à l’abri de toute fluctuation des marchés les liquidités nécessaires pour combler les besoins des trois ou quatre prochaines années. Le reste du portefeuille demeure entièrement investi, et le compartiment des liquidités se regarnit uniquement lorsque les marchés sont favorables. Dans le cas contraire, l’argent reste investi pour laisser aux marchés le temps de remonter.

Une équation pour remplacer 4 %

Grâce aux mathématiques financières, il est possible de calculer le retrait nécessaire pour liquider un compte sur une période donnée. Ce retrait, en proportion du solde du compte, variera selon trois paramètres : le taux de rendement du portefeuille, le taux d’indexation des retraits et la durée. Cette formule n’est pas très compliquée. Pour un retrait en fin d’année, elle se présente ainsi :

Taux de retrait = (R-I)/1 - F-n

Où :

  • R est le taux de rendement du portefeuille prévu
  • I est le taux désiré d’indexation des retraits
  • F est un facteur égal à (1 + R)/(1 + I)
  • n est le nombre d’années de décaissement

Il faut comprendre que si les retraits ne sont pas indexés, un retrait équivalent au rendement ne suffit pas à liquider le compte, car son solde demeure stable dans le temps. Mais lorsque les retraits sont indexés, cette indexation fait en sorte qu’un retrait égal au rendement initial entraîne une décroissance du compte.

Par exemple, dans un contexte où l’indexation est de 2,1 % le rendement de 4 %, et la durée désirée est de 30 ans, le résultat est le suivant :

Taux de retrait = 1,9 %/1 - (1,04/1,021)-30

= 4,472 %

Si le solde d’un compte est de 100 000 $, par exemple, des retraits indexés de 4 472,04 $ épuiseront le solde après 30 ans.

À noter que si les retraits ont lieu en début de période, il suffit de diviser par (1 + R), soit 1,04 dans cet exemple, ce qui donne un retrait indexé de 4 300,04 $. Vous aurez peut-être aussi remarqué que si R = I, on divise par zéro. Dans ce cas, le taux de retrait est simplement égal à 1/n pour les retraits en début de période.

Étant donné la relative simplicité de cette équation, une estimation linéaire (qui élimine les exposants) donne une équation pratiquement aussi complexe1, ce qui est d’une utilité limitée.

Le graphique ci-dessous indique le taux de retrait pour épuiser le solde d’un compte selon la durée et le taux de rendement du portefeuille.


1 Taux de retrait = (0,0022 × n + 0,5405) × R – 0,0015 × n + 0,0672 lorsque deux régressions linéaires sont appliquées. Ce résultat ne dévie jamais de plus de 0,20 % du calcul exact.

On peut voir les impacts qu’ont la durée et le taux de rendement du portefeuille sur le retrait maximal.

Dans une prochaine chronique, nous discuterons plus en détail des rendements aléatoires.

Conclusion

On comprend que les méthodes qui fixent un taux de retrait de X % sont, de façon générale, conservatrices si le portefeuille réalise ce même pourcentage sous forme de rendement. Cependant, à cause de la non-linéarité des rendements (le portefeuille ne génère pas X % chaque année), elles doivent l’être pour compenser le risque qu’un retrait après une année où le rendement est inférieur à sa moyenne n’accélère l’épuisement du capital.

Dans une optique de simplification, les méthodes présentées comportent elles-mêmes une part de complexité lorsqu’on cherche à réduire le risque d’épuisement prématuré du capital.

Ajoutons à cela que ces méthodes ne garantissent pas une qualité de vie constante, notamment à cause de la fiscalité. On se rend alors bien compte que rien ne remplace des retraits intégrés dans une planification de retraite digne de ce nom.