Portefeuille retraite : l’allocation en actions, une question d’âge?

Denis Preston

CPA (retraité), GPC

Fellow de l’Institut de planification financière

Portefeuille retraite : l’allocation en actions, une question d’âge?

Si la part d’action dans un portefeuille soulève souvent des questions, elle devient cruciale lorsqu’il s’agit d’épargne-retraite. Faut-il en détenir moins? Plus? Ou simplement maintenir le cap? Il existe essentiellement trois stratégies en matière d’allocation d’actions :

  1. Un pourcentage fixe en actions tout au long de la vie;
  2. Une part d’actions décroissante à mesure que la retraite approche;
  3. Une proportion croissante, ce qui implique davantage d’actions une fois à la retraite.

Nombre de personnes du milieu de la finance sont plus à l’aise avec les chiffres qu’avec les relations humaines. Elles analysent les placements et recommandent un type de portefeuille standard censé convenir à presque tout le monde, comme le traditionnel portefeuille à 60 % d’actions et 40 % d’obligations. (Pour rappel, en planification financière, la logique devrait être inverse : partir de la situation de la cliente ou du client et recommander un portefeuille qui lui convient.)

Certains vont encore plus loin et considèrent que les portefeuilles de placements ne devraient contenir que des actions (100 %), y compris à la retraite1. Cela permettrait de maximiser le rendement et la valeur des portefeuilles. Grâce à ces rendements plus élevés, les clientes et clients pourraient aussi décider d’épargner moins pour atteindre leurs objectifs de retraite.

Personnellement, je vois deux problèmes dans cette approche :

  • Elle a peut-être été mathématiquement valable dans le passé, mais rien ne garantit qu’elle le sera dans le futur.
  • Elle ne tient pas compte des émotions des clientes et clients ni des exigences réglementaires.

Dans mes quarante ans (ouf) de carrière, j’ai régulièrement vu ce type d’études refaire surface chaque fois que les marchés des actions enregistraient de fortes performances. Mais ne compare-t-on pas des pommes avec des oranges? Autrement dit, l’économie et les marchés financiers actuels seront-ils similaires aux économies et marchés du passé?

Par exemple :

  • Pendant longtemps l’agriculture constituait le principal employeur.
  • La bourse américaine a fermé le 31 juillet 1914 (peu après le déclenchement de la Première Guerre mondiale) et a réouvert seulement le 12 décembre 1914. Imaginez la réaction des gens aujourd’hui si les autorités fermaient la bourse pendant 4 mois?
  • L’obligation de publier des états financiers vérifiés a été instaurée dans les années 1930. De plus, les règles comptables du vingtième siècle étaient nettement plus « accommodantes » qu’aujourd’hui. Dans bien des cas, les profits étaient surestimés.
  • Avant les années 1980, les entreprises ne pouvaient pas racheter leurs propres actions. Cette pratique était considérée comme une forme de manipulation boursière.
  • Les mandats des banques centrales (notamment en matière d’inflation) et leur influence sur les marchés financiers ont beaucoup changé.
  • Le dernier siècle a vu la montée en puissance du capitalisme financier à l’américaine. Selon plusieurs analystes, l’économie chinoise avec son système hybride (où le parti communiste décide des orientations stratégiques et le secteur privé l’exécute)2 serait déjà 27 % plus vaste que celle des États-Unis d’Amérique.3

Ces exemples illustrent à quel point l’environnement économique et financier se transforme sans cesse, rendant les comparaisons historiques toujours délicates.

Il ne faut jamais oublier que : « les rendements passés ne sont pas garants de l’avenir ». Personne ne connaît le futur, car celui-ci n’existe pas encore...

Que penserions-nous de météorologues qui nous prédiraient la température de l’année prochaine en se basant uniquement sur les températures passées, sans tenir compte des changements climatiques ni des impacts potentiels des phénomènes El Niño ou son contraire, El Niña? Personnellement, je pense que les marchés financiers sont plus instables que le climat.


1 Voir notamment : Beyond the Status Quo: A Critical Assessment of Lifecycle Investment Advice

2 Si ce sujet vous intéresse, le livre de Keyu Jin, professeure à la London school of Economics, The New China Playbook: Beyond Socialism and Capitalism, est captivant.

3 Banque du Canada, Rapport sur la politique monétaire - Octobre 2025, page 64.

L’importance de tenir compte de l’horizon de temps et du capital humain

Comme nous l’avons vu dans À la recherche du portefeuille optimal (La Cible, octobre 2025), une correction des marchés de 40 % à l’âge de 35 ans a moins d’impact qu’une correction de 20 % à l’âge de 60 ans sur la situation financière de la cliente ou du client à sa retraite. Un portefeuille optimal qui conviendrait à tous, indépendamment de leur situation financière, légale, personnelle et émotionnelle, cela n’existe pas.

Cependant, certains concepts économiques peuvent nous aider à mieux adapter les portefeuilles des clientes et clients selon les différentes phases de vie. Dans son discours d’acceptation4 de son prix Nobel d’économie, Franco Modigliani rappelait que le but de la planification financière de retraite consiste à remplacer graduellement le capital humain par un capital financier capable de générer un revenu à la retraite.

Selon la Commission des valeurs mobilières de l’Ontario :

« Votre portefeuille d’investissements n’est qu’une partie de votre patrimoine. Les investisseurs disposent également de capital humain, ce qui correspond à votre capacité à générer des revenus du travail. Le capital humain influe sur le degré de risque que vous pouvez prendre au moment d’investir5. »

Le capital humain6 agit comme une immense obligation puisqu’il procure des revenus chaque année qui permettent aux clientes et clients de cotiser à leur épargne-retraite. En période de décaissement, c’est l’inverse qui se produit. Autrement dit :

  • Au début de la carrière et souvent jusqu’à 50 ans7 (voire plus), le portefeuille de retraite pourrait théoriquement être composé à 100 % d’actions.
  • Par la suite, à mesure que le capital humain diminue et que la personne approche de sa retraite, le portefeuille de placements devrait contenir de plus en plus des titres d’obligations.

À cela s’ajoute un autre élément essentiel : la finance comportementale. Celle-ci nous enseigne que nous prenons trop souvent nos décisions dans un cadre qui restreint notre analyse et biaise nos décisions.


4 Life Cycle, Individual Thrift and the Wealth of Nations

5 Quels sont les facteurs qui peuvent affecter votre horizon temporel?

6 Voir entre autres : Lifetime Financial Advice : Human Capital, Asset Allocation, and Insurance Le capital humain est aussi ce que perd une famille au décès d’un individu qui a un revenu de travail.

7 En prenant pour hypothèses une retraite à 65 ans.

Et si calculer le risque des portefeuilles de placements selon le pourcentage en actions était en partie biaisé?

L’article Secure Retirement : Connecting Financial Theory and Human Behavior du CFA Institute analyse la pondération en actions non seulement en pourcentage, mais aussi en dollars. Un portefeuille à 100 % en actions à 35 ans représente, en dollars constants, une exposition beaucoup plus faible qu’un portefeuille investi à seulement 40 % en actions à 65 ans.

Jacques Lussier, l’auteur de cette étude, prend l’exemple de John, un homme de 30 ans qui commence à épargner en vue de sa retraite. John gagne 60 000 $ par an, et ses revenus augmenteront au rythme de l’inflation (2 %). Il consacre 10 % de son revenu brut chaque mois à un régime d’épargne-retraite. L’étude utilise des rendements après frais de 7 % pour les actions et de 3 % pour les obligations.

Voici un extrait d’un de ses tableaux8 qui montre la répartition moyenne en actions pour quatre portefeuilles :

  • Le premier a une allocation constante à 60 % en actions et 40 % en obligations.
  • Le second et le quatrième commencent avec une répartition plus élevée en actions et se terminent avec une répartition plus faible en actions (approche descendante).

Le troisième commence avec une répartition plus élevée en obligations (60 %) et se termine avec une répartition plus élevée en actions 80 % (approche ascendante).


8 Traduit en partie avec l’aide de Google traduction.

Tableau 3.1. Impact de la trajectoire de descente sur la richesse finale
Répartition initiale et finale en actions Patrimoine final à 65 ans (épargne à partir de 30 ans) Répartition moyenne des actions en pourcentage Répartition moyenne des actions en dollar
À 30 ans À 65 ans
60 % 60 % 775 096 $ 60,0 % 60,0 %
80 % 40 % 742 479 $ 60,0 % 50,8 %
40 % 80 % 809 448 $ 60,0 % 69,6 %
90 % 50 % 809 929 $ 72,9 % 59,1 %

Comme nous pouvons le constater, ces deux critères, le pourcentage et la valeur en dollars, n’arrivent pas aux mêmes conclusions.

En pourcentage, les trois premiers portefeuilles affichent le même niveau d’exposition moyen au risque de marché des actions. Le quatrième portefeuille ressort comme le plus risqué.

En dollars, le portrait change totalement : l’exposition moyenne au risque du marché des actions est similaire pour les portefeuilles 1 et 4. Alors que le portefeuille 2 devient le moins risqué et le 3 le plus risqué. Par ailleurs, à 65 ans, les deux premiers portefeuilles ont des valeurs similaires, tout comme les portefeuilles 3 et 4.

Cette divergence rappelle que parfois il faut sortir de son cadre de pensée, remettre en question le statu quo pour regarder le même problème sous plusieurs angles. Chaque perspective révèle une nouvelle facette.

Il en va de même pour vos clientes et clients : sont-ils plus sensibles aux variations en pourcentage ou aux fluctuations en dollars? Avec l’âge, beaucoup deviennent plus préoccupés par la variation en dollars, entre autres parce que leur capital humain et leur horizon de temps ont diminué. C’est l’une des nombreuses facettes à considérer. Après tout, les instruments financiers sont des outils qui doivent s’adapter aux clients et clientes et non l’inverse.